SURINAME


SURINAME
SURINAME

Le développement économique, social et politique du Suriname depuis un siècle illustre de manière presque caricaturale les problèmes de décolonisation qui se posent aux Caraïbes. Que ce soit sous la dépendance coloniale, dans un cadre semi-autonome depuis 1864 ou que ce soit depuis l’indépendance (1975), le Suriname se heurte à des obstacles incommensurables. Il n’est pas possible d’expliquer les troubles politiques qui secouent le pays depuis 1980 ni les tensions sociales ni encore les structures économiques sous-développées sans analyser toutes les composantes d’un processus de destruction du système esclavagiste qui n’en finit pas de se désintégrer. En effet, une fois écarté le leurre d’une abolition de l’esclavage généreusement octroyée par une «métropole» désintéressée, il reste – comme partout ailleurs dans la région des Caraïbes – une société, un territoire, des hommes et des femmes confrontés à d’inextricables difficultés.

Entre la Guyana et la Guyane française, le Suriname, pays d’eau et de forêt, s’étend sur 163 300 kilomètres carrés y compris les 19 000 kilomètres carrés d’une zone contestée. Cette ancienne colonie – la Guyane hollandaise –, indépendante depuis 1975, est peuplée de 423 000 habitants (1994) auxquels il faut ajouter tous les émigrés d’origine surinamienne vivant aux Pays-Bas. À Paramaribo, la capitale, et sur moins de 3 p. 100 du territoire (4 800 km2), vivent des communautés d’origines diverses: Africains (créoles, Saramaccas, Djukas), Asiatiques (Hindoustanis, Javanais, Chinois), Amérindiens et Européens. Les antagonismes raciaux exacerbés par la crise économique qui s’étend dans un environnement profondément marqué par l’héritage des structures coloniales ont fait de ce pays une véritable poudrière.

1. Capitalisme et colonisation

Abolition de l’esclavage et mutations économiques

L’abolition de l’esclavage le 1er juillet 1863 sonnait le glas d’un mode de production fondé sur le système des plantations. La réorganisation économique et sociale s’opéra sur de nouvelles bases avec le passage au travail salarié et la création en 1865 de la Surinaamsche Bank à Paramaribo. L’industrialisation des Pays-Bas au cours de la période 1870-1914 eut des répercussions aux colonies sur le plan de la demande en matières premières et sur l’établissement de marchés associés au développement de la consommation. Les capitaux néerlandais préférèrent s’investir en Indonésie plutôt qu’au Suriname malgré l’attrait passager de l’or et de la gomme balata . Manquant d’infrastructure industrielle et d’informations relatives au potentiel minier, la colonie guyanaise était infiniment moins attirante que l’Indonésie riche en matières premières (pétrole, fer, charbon, étain) et en produits divers (riz, thé, tabac, indigo, épices). L’effort pour intéresser les capitaux étrangers au développement du Suriname, confirmé par la création en 1826 d’un organisme local d’investissements privés (Ondernemersraad ), se heurta surtout à la sourde opposition de la puissance coloniale.

La concentration des forces productives et un apport massif de travailleurs engagés venus d’Asie firent baisser les coûts de production du sucre. Stimulée par une bureaucratie coloniale qui contrôlait la distribution des terres, une agriculture de subsistance put se développer, ce qui entraîna l’apparition vers 1900 d’une petite bourgeoisie terrienne. Pendant la Première Guerre mondiale, se développèrent les cultures du riz, du cacao, du café et, vers 1930, l’exportation du riz puis du thé.

La réorganisation politique à laquelle il fut procédé en 1865 suscita la mise au point d’une réglementation gouvernementale qui resta en vigueur jusqu’en 1936. Les modifications économiques et sociales incitèrent les Pays-Bas à proposer des mesures administratives radicalement différentes de celles qui avaient été prises en 1816, 1828 et 1832. Un souci dominant animait le pouvoir central: l’assistance financière de La Haye devait être remplacée par une contribution fiscale prise en charge par le Suriname. Autour du gouverneur, qui ne relevait que de la Couronne, furent institués en 1865 un Conseil législatif (Koloniale Staten ), véritable parlement et un Conseil administratif à caractère délibératif. Le budget colonial établi au Suriname était soumis «pour approbation à Sa Majesté». Les treize membres du Staten élus pour six ans sur la base de leurs possessions foncières – en 1937, une clause fit intervenir le niveau d’instruction – appartenaient en majorité à la caste des planteurs. L’échec des tentatives d’industrialisation et la détérioration de l’économie allaient très vite envenimer les rapports du Staten et de La Haye.

La compagnie nord-américaine Alcoa (Aluminium Co. of America) commença en 1916 l’exploitation de la bauxite à Moengo et la compagnie néerlandaise N. V. Billiton Maatschappij entreprit l’exploitation de ce minerai en 1939-1941 (à Moengo, Lelydorp et Onverdacht). Les années de guerre furent mises à profit par le Staten pour développer un mouvement d’autonomie qui ne passa pas inaperçu. Le 7 décembre 1942, la reine Wilhelmine prononçait un discours historique à la radio: elle promit une plus grande autonomie aux colonies après la guerre.

Le Statuut

Plusieurs commissions avaient été chargées par La Haye d’étudier les problèmes économiques et sociaux qui se posaient au Suriname en 1911, 1919, 1945 et 1947. Sur la recommandation d’une de ces commissions – celle de 1945 – fut établi en 1947 un fonds de prospérité au capital de 40 millions de florins, ce qui permit la mise en œuvre d’un plan de développement. Plusieurs objectifs furent définis: allocation de bourses pour la formation d’un personnel qualifié, recensement de la population, recherches sur les possibilités de l’énergie hydro-électrique et sur le potentiel géologique, photographies aériennes du Nord-Suriname par les Royal Dutch Airlines, écoles, office de planification, recherches dans le domaine forestier et dans l’agriculture. Les données statistiques recueillies au cours d’une phase d’inventaire des richesses de la colonie permirent de mettre sur pied le plan de dix ans 1954-1964 (T.J.P.).

Sur le plan politique, la réorganisation consista en l’adoption d’un Statuut van het Koninkrijk de Nederlanden (Charte du royaume des Pays-Bas) en 1954 après un long débat constitutionnel. Le gouverneur de Suriname, qui continuait à être le chef constitutionnel du Staten et le représentant de la Couronne, devenait aussi commandant en chef de l’armée hollandaise au Suriname. L’État du Suriname devenait responsable des questions politiques, sauf pour ce qui concernait le Koninkrijkregering (gouvernement du royaume): la défense, les affaires étrangères, la sécurité, l’administration, le pouvoir de suspendre les mesures législatives et administratives. L’État colonial du Suriname était gouverné par un ministère de neuf membres – choisis par le gouverneur – responsables devant le Staten qui comprenait vingt et un conseillers élus au suffrage universel. Une division territoriale en huit districts avec à leur tête un commissaire chargé de coordonner l’application du plan fut instituée: Marowijne, Paramaribo, Suriname, Commewijne, Brokopondo, Saramacca, Coronie et Nickerie. Le T.J.P. réalisa quelques projets: extension des terres cultivables par la constitution de polders, construction de l’aéroport Zanderij et du port de Paramaribo, édification d’hôpitaux, d’écoles, de marchés, de magasins, construction de routes et d’immeubles d’habitation, recherches concernant le potentiel minier, forestier, agricole grâce à l’opération Sauterelle (Operatie Sprinkhaan ) par vols aériens.

Les deux premiers plans quinquennaux – celui de 1967-1971 et celui de 1972-1976 – ne furent que des prolongements du T.J.P. Le gouvernement colonial s’efforça de créer des structures d’accueil favorisant l’expansion industrielle. Il établit une agence d’information, instaura des facilités fiscales, des exemptions de droits d’importation sur les machines et sur certains produits, développa les transports et veilla à accroître la productivité du travail par des cours de formation professionnelle et par l’apport d’industries spécifiques.

Cette politique de drainage des capitaux étrangers fut un succès si on la mesure au volume des investissements réalisés. Les mines, le secteur industriel le plus important – contrôlé par la Surinam Aluminium Co. (Suralco), un filiale d’Alcoa, et Billiton – fournissaient 90,5 p. 100 des exportations, 33 p. 100 des revenus de l’État alors qu’elles n’employaient que 6,5 p. 100 de la force de travail globale. L’agriculture – surtout la riziculture – subissait la domination du Stichting Machinale Landbouw (S.M.L.) qui disposait des techniques de production les plus modernes dans les polders. Le développement de la production rizicole entraîna la migration vers Paramaribo de nombreux paysans soucieux de s’attacher les services de politiciens influents et cherchant à contrôler l’écoulement de leur production. La production bananière était contrôlée par l’État colonial surinamien et par plusieurs firmes hollandaises. Le transport et la distribution étaient contrôlés par la Royal Dutch Steamship et par la United Fruit Co. Les capitaux étrangers s’étaient également investis dans l’industrie forestière et le bois, contrôlés par la Bruynzeel Surinam Houtmaatschappij, dans les banques et les assurances, dans le transport international et dans d’importantes parties du commerce et des services. Les trois secteurs d’exportation principaux, bauxite-aluminium-alumine, riz-banane-poisson et bois et dérivés du bois représentaient respectivement 90,5 p. 100, 6 p. 100 et 3 p. 100 des exportations, alors qu’ils ne contribuaient que pour 32,5 p. 100, 8 p. 100 et 2,5 p. 100 à la formation du produit national brut. C’est au cours des années 1964-1968 que put être observée la phase de croissance maximale de l’économie du Suriname, qui s’explique par la part prépondérante prise par les investissements des compagnies industrielles qui exploitaient la bauxite au cours de cette période. Après 1968, la production d’aluminium ayant atteint le niveau désiré, la croissance de l’économie ne suivit pas l’augmentation de la population.

2. Structures sociales et politiques

Une mosaïque multiraciale

Le Suriname a hérité de l’histoire une extrême diversité ethnique qui en fait, aux Caraïbes, un patchwork des plus surprenants. La population était composée en 1961 de 11 p. 100 de Bosnegers (Nègres de brousse ) et d’Amérindiens (36 080 Nègres et 6 550 Amérindiens), 16 p. 100 d’Indonésiens ou Javanais (45 920), 33 p. 100 d’Indiens appelés Hindoustanis (101 680), 36 p. 100 de créoles qui descendent des unions d’esclaves nègres et de Blancs (124 640). Plusieurs minorités sont également présentes: 1,5 p. 100 de Chinois, 2,5 p. 100 d’Européens, de Portugais, de Juifs et de Libanais. Une décennie plus tard, les proportions avaient changé, les Hindoustanis représentaient 37 p. 100 de la population (142 000), devenant ainsi le groupe majoritaire devant les créoles qui n’étaient plus que 31 p. 100 (118 000). Le nombre des Bosnegers s’était accru (39 500) ainsi que celui des Amérindiens (10 000). La population comptait en outre 15 p. 100 d’Indonésiens (58 000), 2 p. 100 de Chinois (6 400), 1 p. 100 d’Européens (4 000) et 1 p. 100 d’autres minorités. Au recensement de 1971, la population globale était de 383 200 personnes auxquelles il fallait ajouter les 130 000 immigrés des Pays-Bas. À la fin de 1982, la population du Suriname était évaluée à 360 000 habitants. Les émigrés du Suriname aux Pays-Bas étaient au nombre de 180 000 en 1982.

Le caractère composite de ce peuplement se reflète dans les manières de vivre, de s’habiller, dans les religions, les traditions et les langues qui ne se mélangent pas mais se juxtaposent et s’additionnent. Une enquête entreprise en 1950 a montré que la distribution des langues parlées s’effectuait de la manière suivante: créole, 85 à 90 p. 100, néerlandais, 50 à 55 p. 100, hindi, 30 à 35 p. 100, javanais, 15 à 20 p. 100. Il faut en outre ajouter l’anglais, le malais et distinguer entre les créoles de Suriname (saramacca, takitaki, nengre, sranang-tongo). Les religions sont également très variées: catholicisme, protestantisme (avec une variété incroyable de sectes), judaïsme, islamisme, hindouisme (avec ses deux branches: traditionalisme Sanatan et réformisme aryen), confucianisme, winti des Bosnegers, cultes des Amérindiens. La croissance de la population (93 762 habitants en 1922, 360 000 en 1982, 423 000 en 1994) fut favorisée par la diminution du taux de mortalité à partir de 1900, due à des mesures prises dans le domaine de la santé et de l’hygiène (envoi de médecins dans les districts et création d’une école de médecine).

On observe une différence sensible sur le plan de la stratification sociale entre la capitale Paramaribo – en majorité peuplée de créoles – où vivent, en 1993, environ 200 000 habitants et l’hinterland où dominent les Hindoustanis et les Indonésiens. L’analyse des recensements de 1963 et de 1971 a permis d’observer que les Hindoustanis sont devenus plus nombreux que les créoles à cause de l’émigration de ces derniers, combinée à une plus grande fécondité des Hindoustanis. Les tensions sociales entre créoles et Hindoustanis se sont intensifiées. L’émigration, chiffrée à 3 000 individus en 1969, passait à 10 000 en 1971. La majorité des émigrants avaient alors entre quinze et trente ans, hommes et femmes étant en égale proportion, comprenant 56 p. 100 de créoles, 23 p. 100 d’Hindoustanis, 6 p. 100 d’Indonésiens et 15 p. 100 d’Européens et de Chinois. Bien qu’une tradition ancienne d’émigration vers les Pays-Bas eût existé dès le XVIIIe siècle (Nègres domestiques formant le groupe des Kleurlingen ), c’est à partir de 1963 que se développa un courant migratoire sous la pression des contraintes économiques et politiques.

Résistance des Bosnegers

En 1918, au moment de l’élaboration du budget, se posa la question, au Staten, de savoir ce que l’administration coloniale pourrait envisager pour promouvoir l’éducation et l’insertion du groupe des Bosnegers et des Amérindiens. Les descendants des Nègres marrons – qui préfèrent être appelés riviermensen (gens du fleuve) – avaient été jusque-là confiés aux missionnaires catholiques et protestants qui recevaient des subventions annuelles. Devant l’inefficacité de leur activité de conversion et d’éducation, après certaines tergiversations, un représentant de l’Administration fut nommé pour établir des contacts et encourager l’intégration des riviermensen à la communauté du Suriname. C’est ainsi que de 1919 à 1926, Willem Frederik van Lier devint chef de poste chez les Djukas dans le Haut-Marowijne. Un plan de développement qui prévoyait une action scolaire, sanitaire, médicale, agricole et forestière fut élaboré mais son application se heurta à la résistance opposée par les Djukas et aux différends qui surgirent dans l’administration coloniale. Les Frères moraves et les missionnaires catholiques continuèrent seuls une œuvre d’évangélisation qui rencontrait de vives oppositions des Bosnegers. En 1963, trente-cinq écoles étaient ouvertes aux enfants des «gens du fleuve». Le recensement de 1971 dénombrait un total de 39 500 Bosnegers. Autour des puissantes personnalités de ses granmans , grands chefs (Groot -Opperhoofd ), la population des Bosnegers constitue au Suriname une originalité avec des traditions culturelles et surtout une dynamique propre de la résistance qui contribuent à la protéger des pressions extérieures.

La complexité politique

L’introduction du suffrage universel en 1948 et de la représentation proportionnelle en 1963 a encore accentué l’atomisation de la société et de la vie politique. Le système électoral du Suriname, qui a été longuement débattu entre 1945 et 1948, peut surprendre, avec son mode de scrutin qui balance entre le scrutin proportionnel et le scrutin majoritaire. Depuis 1963 fonctionne en effet un mode de scrutin hybride qui vise à pourvoir douze sièges par la représentation proportionnelle et vingt-quatre sièges par le scrutin majoritaire, et qui se décomposent ainsi: dix sièges à Paramaribo, six sièges dans les districts ruraux (Nickerie, Commewijne et Saramacca ayant deux sièges chacun) et les huit sièges des districts situés à la périphérie de la capitale, des districts miniers, ceux des pêcheries et des Bosnegers (un siège par district). La stratégie des créoles a toujours été, depuis cette époque, de s’appuyer sur les districts de Paramaribo et sur ceux des centres miniers, des pêcheries et des Bosnegers. Par contre, les Hindoustanis, profitant de leur présence au gouvernement, ont consolidé leur position dans les districts des faubourgs de la capitale.

À une période de formation et de confrontation des partis politiques succéda une phase de calme relatif entre 1958 et 1967. Une coalition créoles-Hindoustanis avait la majorité des sièges au Staten. Le climat politique s’altéra en 1967 avec la détérioration de la situation économique et sociale. Les grèves d’enseignants de 1969 mirent fin définitivement à cette phase de développement. Un chômage grandissant et l’émigration aboutirent à la grève générale de février-mars 1973. Aux élections de novembre de cette même année, les principaux partis politiques représentaient les communautés de créoles, Bosnegers, Hindoustanis, Indonésiens, Chinois et Européens. Le Verenigde Hindostaanse Partij (V.H.P., Parti hindoustani unifié) et le Nationale Partij Suriname (N.P.S.) en majorité créole et catholique étaient alliés jusqu’en 1967. De 1967 à 1969, le N.P.S. fit alliance avec l’Actie Groep (A.G.), un petit parti hindoustani. D’autres partis avaient été fondés: le Progressieve Nationale Partij (P.N.P., Parti national progressiste), le Nationale Partij Kombinatie (N.P.K, en majorité créole et protestant), le Progressieve Surinaamse Volkspartij (P.S.V., Parti populaire progressiste surinamien), le Partij van de Nationalistische Republiek (P.N.R., Parti de la République nationaliste, parti des intellectuels créoles et des jeunes radicaux), le Kaum Tani Persatuan Indonesia (Parti des classes pauvres indonésiennes), le Progressieve Bosnegers Partij (Parti progressiste des Bosnegers) et le Sarekat Rakjat Indonesia (S.R.I., une section du V.H.P.).

À la diversité ethnique et aux divisions religieuses s’ajoute la grande variété des langages utilisés au cours des campagnes politiques. Alors que le V.H.P. orchestre ses campagnes électorales à Paramaribo en hindi et en néerlandais avec un orateur occasionnel parlant le sranang des créoles ou le malais des Indonésiens, dans les districts ruraux, c’est l’hindi qui prédomine. En revanche, on parle néerlandais en priorité devant le sranang aux réunions politiques du P.N.P. et du B.E.P. Dans tous les meetings, on emploie fréquemment, en dehors des langues habituelles, des mots et des expressions anglais.

Le développement économique de l’après-guerre et l’afflux de capitaux étrangers permirent l’émergence d’une bourgeoisie compradora engagée dans des activités de type intermédiaire. Les compradores, en effet, gèrent les entreprises commerciales appartenant à des étrangers, servent leurs intérêts économiques et entretiennent des relations étroites avec l’impérialisme et le capital étrangers. Cette bourgeoisie, entièrement dépendante de l’impérialisme sur les plans économique, politique et idéologique, est devenue la classe dominante locale. Elle ne peut se reproduire qu’en s’appuyant sur des forces étrangères et non sur des forces sociales nationales. Tous les partis politiques de quelque importance au Suriname furent dominés par l’alliance de cette classe de compradores avec la nouvelle petite bourgeoisie (fonctionnaires de l’administration coloniale, petits producteurs et commerçants). Cette classe dominante comporte elle-même trois fractions: «industrie et administration», «conseillers et directeurs» et «import-export». Les firmes étrangères doivent obtenir la permission des autorités gouvernementales pour s’établir au Suriname. Cette procédure explique le rôle joué par une organisation d’hommes d’affaires, le Vereniging Surinams Bedrijfsleven (V.S.B.) ou par le Staten qui imposent leurs membres ou d’autres personnes aux conseils d’administration et aux postes de direction d’établissements créés par les firmes internationales. Cependant, les capitaux hollandais demeurent prépondérants surtout dans l’agriculture et les zones forestières grâce au poids politique du pouvoir central. Il faut compter en outre avec la corruption, la dépendance de la presse et les dépenses financières effectuées pendant des campagnes électorales souvent fort longues.

3. L’indépendance et ses problèmes

Bourgeoisie «compradora» et néocolonialisme

L’élimination du V.H.P. et du P.N.P. des créoles conservateurs aux élections de novembre 1973 et la victoire du N.P.K. s’expliquent surtout par le mécontentement populaire causé par la croissance de l’inflation. Le N.P.K. arrivé au pouvoir – son leader Henk A. E. Arron devient Premier ministre – poussé par le P.N.R. de Eddy Bruma, un avocat créole partisan du «pouvoir noir», engageait le 15 février 1974 des pourparlers avec La Haye pour obtenir l’indépendance.

Les Pays-Bas, qui cherchaient à se débarrasser d’une part des émigrants qui leur posaient des problèmes sociaux et raciaux insolubles, d’autre part de la responsabilité dans des mesures de répression afin de conserver l’image d’une Hollande pacifique, ne firent pas de difficulté pour fixer la date de l’indépendance au 25 novembre 1975. Porte-parole des Hindoustanis, l’avocat Jaggernath Lachmon, leader du V.H.P., afficha ouvertement ses craintes car, disait-il, «la dictature s’instaurerait après le 25 novembre». L’annonce de l’indépendance intensifia le courant migratoire vers la Hollande. Plusieurs problèmes se posèrent: celui de la nationalité des Surinamiens vivant aux Pays-Bas (90 000 en 1975, 180 000 en 1981), la question des frontières avec la Guyana et la Guyane française, les modalités de l’aide économique accordée par La Haye, la défense et les affaires étrangères, les relations avec la C.E.E. En novembre 1974, le Suriname décida de se joindre à l’association des producteurs de bauxite créée le 8 mars 1974, qui regroupait déjà la Guinée, la Jamaïque, la Yougoslavie et l’Australie. Le problème de l’aide économique divisa le gouvernement: le Suriname réclama 7,5 milliards de florins pour réaliser en dix ans des projets industriels, notamment une ligne de chemin de fer et un barrage. Il n’en reçut que 2,7 milliards.

Johan Ferrier devint le premier président de la République et Henk Arron, Premier ministre. Les trois cents militaires néerlandais quittèrent le pays. Les Hindoustanis, mécontents d’une indépendance négociée et conduite par les créoles – majoritaires au Parlement – se heurtèrent aux initiatives du ministre de l’Économie, Eddy Bruma, qui tenta de «socialiser» la distribution de certaines denrées essentielles et de nationaliser des sociétés étrangères. Dès 1976, le Suriname adhéra au Caricom. Aux élections du 31 octobre 1977, la coalition sortante dirigée par Henk Arron emporta 24 des 39 sièges du Parlement. Une politique orientée par la bourgeoisie compradora et dirigée par les intérêts étrangers – en particulier le capital néerlandais – put ainsi se développer jusqu’en 1980.

Le pouvoir des militaires

Le 25 février 1980, la rupture s’opéra avec un «système caractérisé par l’injustice, la corruption, les inégalités sociales, la bureaucratie et le clientélisme». Le coup d’État militaire installa un organe politique suprême (Beleidscentrum ) composé de dirigeants militaires et civils et tenta de remettre en ordre l’appareil d’État, les structures sociales, l’organisation économique et le système éducatif. Le président Hendrik Chin A-Sen déclara en 1981: «Ainsi que vous le savez, nous avons obtenu notre indépendance en 1975. Il s’agissait d’une indépendance politique mais en vérité, dans les autres domaines, peu de choses ont changé après 1975. Notre principale tâche est de bâtir à partir de la société postcoloniale» (Le Courrier A.C.P. , no 70).

Le nouveau gouvernement chercha à sortir d’une économie trop dépendante de la production de bauxite, d’une structure commerciale orientée vers l’importation et d’un système fiscal inéquitable. Selon la Déclaration gouvernementale du 1er mai 1980 et le Manifeste de la Révolution du 1er mai 1981, les cinq premières années qui ont suivi l’indépendance ont été négatives. Malgré un produit national brut «gonflé», que la Banque mondiale estimait à 2 370 dollars par habitant, le Suriname est un pays sous-développé où se posent de graves problèmes économiques et sociaux. L’aide au développement accordée par les Pays-Bas par le traité de 1975 étant exprimée en florins néerlandais n’a pas de valeur fixe: la contrepartie en monnaie locale peut varier considérablement, le florin surinamien (S.f.) étant à parité fixe avec le dollar et fluctuant avec lui (1 dollar = 1,78 S.f.). La Direction de la planification (Stichting Planbureau ) se fixa en 1981 des objectifs tels que le renforcement de l’économie, l’amélioration du niveau de vie du Surinamien moyen, l’accroissement de l’emploi et la répartition des activités économiques sur l’ensemble du territoire.

Le président Chin A-Sen, placé à la tête de l’État en août 1980, tenta de revenir aux normes constitutionnelles afin de regagner la confiance des milieux économiques et financiers. C’était compter sans le lieutenant-colonel Desi-Bouterse, le chef du Conseil national militaire (C.N.M.), homme fort de ce régime militaire. Les militaires créèrent en novembre 1981 un Front révolutionnaire regroupant les syndicats et des organisations populaires en laissant de côté les partis traditionnels dont les activités avaient été suspendues. À cette occasion, des délégations de Cuba, du Nicaragua et du Salvador furent invitées et, le 24 décembre, Cuba ouvrait une ambassade à Paramaribo.

Troubles politiques

Les forces armées renforcèrent leur emprise politique en destituant le président Chin A-Sen le 4 février 1982. Le président de la Cour de justice, L. F. Ramdat Misier, avait été désigné pour lui succéder à titre intérimaire. Le 11 mars 1982, un coup d’État déclenché par des officiers et sous-officiers commandés par le lieutenant Surrendre Rambocus, qui entendait «sauver le Suriname du communisme» et «restaurer la démocratie» fut énergiquement réprimé. Les estimations du nombre de victimes, pour la plupart des militaires, varient entre douze et cinquante morts. L’agitation sociale qui secouait le pays depuis février 1982 se cristallisa autour des manifestations de protestations organisées par les syndicats opposés à la visite du Premier ministre de Grenade, Maurice Bishop, le 28 octobre à Paramaribo. Ne parvenant pas à briser la résistance de cette opposition politique – une Association pour la démocratie (Bond voor Democratie) regroupait les principales communautés religieuses et des organisations professionnelles –, le colonel Bouterse déclencha pendant la nuit du 7 au 8 décembre 1982 une opération de terreur pour faire taire ses opposants. En vérité, ce coup de force militaire qui s’accompagna d’incendies, d’exécutions de personnalités et de soldats ne s’expliquait que par la nécessité de se maintenir au pouvoir. Les pompiers reçurent l’ordre de ne pas sortir de leurs casernes pour éteindre les incendies. Les Pays-Bas suspendirent leur aide financière. Les États-Unis décidèrent également d’interrompre leur aide économique et militaire qui s’élevait à 1,5 million de dollars. Le 17 décembre, le Département d’État annonçait que cette aide ne serait pas rétablie «tant que les responsables du Suriname n’auront pas fourni des explications sur les récents événements et sur l’orientation politique du régime».

Après la démission en décembre 1982 du cabinet conduit par Henri Neijhorst – une quinzaine de personnalités politiques avaient alors été fusillées –, les autorités militaires désignèrent le 28 février 1983 un nouveau gouvernement civil dirigé par Errol Alibux qui prit également le portefeuille des Affaires étrangères. Les nouveaux responsables politiques souhaiteraient mettre fin à la tendance à la stagnation, constatée depuis 1979-1980, dans les secteurs directement productifs comme l’agriculture, l’élevage, la sylviculture, la pêche et l’industrie. Sur le plan politique, les militaires bénéficient du soutien du Parti populaire révolutionnaire (P.V.D.) et de la Progressieve Arbeiders en Landbouwers Unie (P.A.L.U., Union progressiste des travailleurs et des paysans). Les dirigeants de la Suralco – Western Hemisphere Trade Corporation et de la Billiton, filiale de la Koninklijke Shell – misaient sur une reprise de la production minière en 1983 après une baisse de 20 p. 100 en 1981-1982 à cause d’un fort fléchissement de la demande d’aluminium dû à la récession économique mondiale. Le retour à une production normale (5 millions de tonnes) semble être une obligation pour le nouveau régime qui a vu en 1982 les recettes de la bauxite diminuer de 45 p. 100 et qui doit lutter également contre l’évasion massive des capitaux vers les banques étrangères. Les militaires multiplient les obstacles administratifs pour empêcher le départ des Surinamiens traumatisés par l’explosion de violence de décembre 1982. Les autorités comptent pourtant sur la C.E.E. pour la réalisation de plusieurs projets, tel le projet «Kabalebo» de construction d’un complexe hydroélectrique sur la Corentyne.

Un processus de démocratisation?

En décembre 1984, le gouvernement de Bouterse annonça un «retour à la démocratie». Une Assemblée nationale devait élaborer en deux ans un projet de constitution. À la fin de 1986, toutefois, six gouvernements militaires s’étaient succédé à la tête du pays. Dans l’est du Suriname se développa à cette époque une rébellion contre la dictature de D. Bouterse, menée par Ronnie Brunswijk, un de ses anciens gardes du corps.

Le soutien à la guérilla par des exilés surinamiens résidant aux Pays-Bas et l’afflux de réfugiés en Guyane française ont conféré une dimension internationale à ces événements. Les Pays-Bas, la France et d’autres puissances européennes, ainsi que les États-Unis, cherchèrent à défendre leurs intérêts dans un pays connu pour ses richesses naturelles et sa position stratégique. Bouterse accusa la France – qui affirmait sa neutralité – de soutenir la guérilla. Plusieurs raids ensanglantèrent les villages de l’est du pays, notamment autour de Moengo (extraction de la bauxite) et d’Albina.

Pénuries de denrées alimentaires, exécutions sommaires augmentèrent le mécontentement populaire, provoquant des manifestations de rue à Paramaribo en février 1987. Un gouvernement civil était alors mis en place par Bouterse qui annonçait, face au scepticisme des observateurs internationaux, un «processus de démocratisation» et une augmentation des exportations.

En mars 1987, le topberaad , assemblée réunissant représentants des syndicats et des plus anciens partis politiques du pays, adoptait un projet de constitution qui fut approuvé par 93,70 p. 100 des votants au référendum du 30 septembre. Le Front démocratique – opposant à Bouterse – remporta largement les élections législatives du 25 novembre, avec 40 sièges sur 51. Brunswijk annonçait quant à lui une trêve. Rimsewak Shankar, du parti indien V.H.P., élu pour cinq ans président de la République du Suriname par l’Assemblée nationale, succéda à Bouterse à la fin de janvier 1988. Cependant, le nombre de réfugiés qui avaient traversé le Maroni dépassait 10 000 et l’attitude de l’ancien dictateur et de l’armée posait encore de sérieuses interrogations.

Surinam ou Suriname
(république du) (Republiek van Suriname) (anc. Guyane néerlandaise) état septentrional de l'Amérique du Sud, sur l'Atlantique; 163 265 km²; env. 400 000 hab. (croissance: 2 % par an); cap. Paramaribo. Nature de l'état: rép. parlementaire. Langue off.: néerlandais. Monnaie: florin du Surinam. Pop.: Indiens originaires de l'Inde (35 %), créoles (30 %), Indonésiens, Noirs, Amérindiens, Chinois, Européens. Relig. princ.: hindouisme, cathol., islam. Géogr. et écon. - Le pays s'étend sur le massif cristallin des Guyanes (1 280 m) que borde une plaine côtière marécageuse. La pop. occupe le littoral (4 % du territ.), le reste étant couvert de forêt dense équatoriale. Le pays vit d'une agriculture variée (riz, canne à sucre, bananes, oranges), de pêche et d'exploitation du bois. Il exporte bauxite et alumine (produite grâce à l'hydroélectricité). Très dépendante, l'économie a été désorganisée par les luttes entre les groupes ethniques. Hist. - Colonisée au XVIIe s. par les Anglais et les Hollandais (cult. de la canne à sucre), la région revint aux Hollandais (1667). Elle fut occupée par les Brit. de 1799 à 1816. L'abolition de l'esclavage (1863) entraîna une immigration asiatique. L'exploitation de la bauxite (par des sociétés néerlandaises et américaines) s'intensifia après 1945. Partie intégrante des Pays-Bas en 1948, autonome en 1954, le Surinam acquit son indép. en 1975 et se donna un régime parlementaire, aboli en 1980 par un coup d'état mené par le colonel Desi Bouterse, qui en 1982 massacra les opposants et la guérilla se developpa dans le pays. Le désastre écon. l'obligea à se séparer de ses alliés cubains et soviétiques. Le pouvoir revint aux civils en 1988. R. Shankar fut élu président de la Rép.; Bouterse contrôlait l'armée, qui revint au pouvoir en 1990. Après des législatives (mai 1991), le démocrate R. Venetiaan fut élu président de la République (sept.). En 1992, il signa des accords de paix avec la guérilla. En 1996, Bouterse a fait élire président Jules Wijdenbosch.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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